[Entretien] Alcest

C’est à l’occasion du concert d’Alcest au Radiant (Lyon) le 15 octobre 2017 que nous avons pu discuter avec Neige des origines de son œuvre et de ses sources d’inspirations, ainsi que des processus de création de ses albums.

O.M. : Alcest semble ancrer son identité dans un univers imaginaire. Que trouves-tu dans cette approche esthétique ?

Neige :  Il n’y a rien de concret, de référencé dans Alcest au niveau du merveilleux. Dans les visions que j’avais quand j’étais enfant, qui ont généré ensuite le concept du groupe, j’avais toujours une sorte de sensation d’être dans un endroit merveilleux. Ça ne s’exprimait pas juste par des couleurs, des lumières et des sons. Il y avait presque un côté elfique mais le mot est trop réducteur. Je n’ai pas envie que les gens pensent qu’Alcest se réduise à la fantasy. Je ne m’inspire pas d’un folklore. C’est plus une espèce de chose qu’il y a en moi et que j’ai beaucoup de mal à expliquer. Tout ça, ce sont des mots et des concepts que je trouve trop réducteurs. C’est justement là qu’intervient la musique d’Alcest. On n’a pas besoin de parler du merveilleux, ou d’anges ou de fées, d’au-delà… En général, les gens nous disent seulement que ça les a touchés d’une manière très profonde. Ils ne disent pas « c’est un joli morceau, c’est triste, c’est joyeux ». Il y a une dimension spirituelle qui n’est pas forcément comparable avec des spiritualités établies, c’est vraiment très personnel.

Tu disais dans une interview avoir des souvenirs d’une vie que tu n’avais pas vécue et que tu croyais qu’il en était de même pour tes proches. Que s’est-il passé quand tu as réalisé que ce que tu vivais étais unique ?

Personnellement, je pense qu’on a tous eu une espèce de « maison », de lieu d’où l’on vient. Ici, ce n’est pas forcément notre demeure. Nous ne sommes pas nécessairement ancrés ici. Je pense qu’on a tous eu des souvenirs à un moment qui ont été effacés, ou qui sont effacés dès la naissance. Je me suis senti très seul pendant longtemps, ce n’est pas quelque chose dont on peut parler et la plupart des gens ne comprennent pas ce que je veux dire. C’est en lisant certains livres que ce sentiment a évolué, comme La vie après la vie de Raymond Moody, mon livre de chevet quand j’étais ado. J’avais lu des livres d’ésotérisme mais je n’y trouvais pas vraiment mon compte. Ce qui me parlait le plus, c’était les témoignages de gens qui avaient fait des expériences de mort imminente. Ils décrivaient aussi des espèces de lieux magiques, paradisiaques. À partir de ce moment-là, je me suis senti moins seul. Et ce que les gens me disent après les concerts me permet de réaliser que je ne le suis pas. Certains me confient parfois avoir vécu la même chose que moi.

Le titre de votre dernier album, Kodama, est une référence à la culture japonaise ou plus précisément à Hayao Miyazaki ?

C’est multi-référencé. C’est à la fois, le Japon, Miyazaki, et le sens du mot « kodama », esprit de l’arbre, une référence à la connexion que j’ai avec la nature depuis toujours. Il y a plusieurs significations à ce nom. L’album n’est pas un album-concept sur le Japon, c’est plus un hommage. Je suis amoureux du Japon depuis que je suis gamin. Le Japon est un ailleurs, une culture et des coutumes différentes, une manière de voir la vie qui est différente aussi. Tout y est codifié, étrange. Ils ont à la fois un grand respect pour les traditions et un aspect hyper technologique. Les deux se mélangent complètement. Ce n’est pas comme en France où les espaces sont séparés, les parcs, les maisons, les immeubles. Là-bas, les différents éléments semblent en harmonie. J’ai grandi avec les mangas, Saint Seiya, Dragon Ball… Des mangas qui ont permis à toute une génération de découvrir cette culture. Ca a fait toute une génération de geeks japanophiles.

Alcest, c’est aussi des artworks soignés, évocateurs, (d’une qualité au dessus de la moyenne). La couverture de Kodama est plus sombre que les autres, plus angoissante et plus morbide aussi. Elle me fait penser à la définition que Baudelaire donne du beau. Il définit le beau comme « toujours bizarre ». C’est peut-être une question un peu pointue, mais on aimerait savoir en quoi la beauté joue-t-elle un rôle dans votre musique ?

Si beauté il y a, elle est avant tout dans les sons, dans les morceaux. Ce n’est pas quelque chose de conscient, d’impératif. Je ne me dis jamais « tu vas faire un truc beau ». C’est ma sensibilité, il y a des gens très sensibles aux sons, à la production des textures, des effets… Pour moi, c’est principalement la mélodie qui compte. J’ai une éducation classique à la base, j’ai commencé par le piano et me suis mis au son il y a très peu de temps. En général, je pense que si les gens disent qu’il y a de la beauté dans Alcest, c’est principalement parce que c’est une musique très mélodique et harmonieuse. Forcément, ça va se refléter dans les visuels. Dans les visuels, j’essaie d’en dire suffisamment pour dire aux gens dans quel univers on est, sans démystifier l’oeuvre. Il faut qu’il y ait une distance, une part de mystère qui persiste. Mais les artworks sont pour moi aussi importants que la musique. J’ai passé six mois sur l’artwork de Kodama avec Førtifem. Shelter, c’est généralement la pochette que les gens aiment le moins, elle est trop légère pour certains, trop diaphane.

Vos albums sont très différents, mais chacun présente une certaine homogénéité. Shelter semble être à l’opposé d’Ecailles de Lune dans ta discographie. Est-ce que tu peux nous expliquer ces différences ? Est-ce que le souci de la cohérence est un impératif pour la création d’un album ?

Je ne compose pas un album comme une succession de morceaux. Ce n’est pas un collage. La première étape est de composer quelque chose de manière spontanée, sans forcément chercher à trouver un concept ou un lien. Dès que j’ai plus d’éléments, je vois qu’il y a généralement une image, une couleur en train de se dessiner. Chaque album d’Alcest a une couleur. Kodama est violet, Ecailles de Lune est bleu. J’ai un côté un peu synesthète, j’associe tout le temps les sons aux couleurs. C’est peut-être pour ça qu’il y a une cohérence, mais c’est aussi par souci artistique. Je ne vais pas mettre des morceaux totalement différents dans un album. Il faut qu’ils soient suffisamment différents pour ne pas qu’on s’ennuie, mais suffisamment proches pour qu’il y ait une continuité dans l’écoute. C’est aussi pour ça que les albums d’Alcest sont très courts, je ne veux pas qu’il y ait de lassitude qui s’installe. Je préfère que les auditeurs restent sur leur faim et rejouent l’album plutôt qu’ils décrochent.

Les différents musiciens du groupe vivent très éloignés. Paris, Sud de la France, Etats-Unis. Comment vous organisez-vous pour la préparation des tournées ?

Pour les tournées, on se retrouve une semaine avant et on répète tous les jours. Pour le studio, il n’y a que Winterhalter et moi. Nous ne répétons pas, je compose tout et fais des petites parties de batterie sur lesquelles il apporte ses idées, ses roulements. La distance ne pose aucun problème.

Vous enchaînez les tournées depuis Kodama. C’est la première fois que c’est aussi intensif ?

Oui, nous avons eu beaucoup de demandes suite à cet album. On a fait des grosses tournées avant, mais celle-là est vraiment lourde. Quand c’est difficile, je me rappelle que je fais quelque chose que j’aime, que je suis mon propre patron. J’ai jamais réalisé le succès qu’on avait, je me vois toujours chez mes parents à 15-16 ans, à faire mes premiers morceaux. À chaque fois, je suis surpris que les gens viennent nous voir. Apres chaque concert, on traîne dans les salles, on parle aux gens. Comme je n’ai pas spécialement d’avis sur ma musique, que je n’ai aucune idée si ce que je fais est bien ou non, avoir le retour des gens est une sorte de repère. Ça va mieux maintenant, j’ai davantage confiance en moi et réalise un peu plus le travail qui a été fait ces quinze dernières années. Si je suis encore là, c’est que ça ne doit pas être si mal. J’ai toujours besoin du retour des gens. Je l’oublie quand je compose, c’est toujours un processus très pur. Mais quand l’album sort, c’est la panique.

Qu’est-ce qui a influencé la transition entre Tristesse hivernale, Le secret et Souvenirs d’un autre monde ?

J’ai composé Tristesse hivernale à 14-15ans. À cet âge-là, t’as pas grand-chose à dire. Je voulais faire du black, faire comme Darkthrone et Burzum. Quand la demo est sortie, j’ai eu un déclic et me suis demandé pourquoi je n’utiliserais pas la musique pour exprimer cette expérience que j’avais eue étant plus jeune, et que je n’ai jamais oubliée ? Je ne l’avais pas oubliée quand je faisais du black. Mais je n’avais pas eu le courage ou n’avais pas pensé à transformer ça en groupe, en musique. J’ai pris mon courage à deux mains pour faire d’Alcest le moyen de parler de cette expérience en musique. Pour moi, Le secret est le point de départ. Je ne crois pas qu’il y ait un morceau plus  « Alcest » que celui-là. Avec Souvenirs d’un autre monde, je pense que j’ai voulu rendre le son d’Alcest encore plus pur, encore plus lumineux, éthéré. Je voulais me rapprocher encore plus du concept, de la joie que cette expérience m’avait procurée, faire un album vert, printanier et chaleureux, tout en gardant certains éléments du black metal. C’est comme ça que les gens ont commencé à parler de blackgaze. Cette appellation ne me pose pas de problème, mais ça ne m’emballe pas spécialement non plus. Les genres musicaux ne sont que des indicateurs, c’est souvent grossier et vague. Mais si ça permet aux gens de savoir ce qu’ils vont écouter, tant mieux. Si la plupart des groupes de ce genre retient plutôt le côté « black » que « gaze », Deafheaven fait partie à mon avis des meilleurs groupes du style, si ce n’est le meilleur. »

Alcest : Facebook, site

 Interview réalisée par O.M. en octobre 2017.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *