[Chrönique] Toby Driver – Madonnawhore – Album – 2017

The Flenser

Ambient/post rock/experimental

États-Unis

CD/vinyle/numérique

Principalement connu pour les nombreux groupes dont il a fait partie, Toby Driver est un artiste qui joue autant d’instruments que de registres différents. Composant la quasi-totalité de la musique du groupe maudlin of the Well et de son successeur Kayo Dot, clarinettiste avec le groupe de post-rock Gregor Samsa, présent sur deux albums de Vaura, sur une dizaine d’albums de Spoonion 1 et Spoonion 2, sa discographie est à première vue assez déroutante. Ayant visiblement autant appris en groupe que tout seul, c’est en solo qu’il a sorti Madonnawhore en avril 2017.

Rompant avec la densité sonore de Kayo Dot, Madonnawhore commence sobrement, lentement. En apparence très dépouillé, le premier morceau présente différentes couches de son. Des nappes qui, bien que sous-mixées, donnent à l’ensemble des formes, un volume, des dimensions vastes qui laissent l’auditeur songeur. La voix, à la fois claire et noyée sous les effets, prononce des mots difficilement compréhensibles dont s’extraie pourtant une grande mélancolie. Le morceau suivant, Avignon, poursuit l’ambiance impulsée par son prédécesseur. Construit sur un schéma un peu plus visible, Toby Driver décrit à nouveau des visions et des sentiments très abstraits dans un contexte géographique qui parlera à certains de ses auditeurs français :

« Waiting for the hour to hold me

I lost sight of the wind

The city walls that tower above

That smiled upon me

[…] My love is a sigh laughing

As we stroll through holy Avignon »

Les premiers accords de The Deepest Hole mettent brutalement fin à la plainte douce des morceaux précédents. S’adressant à un démon qu’il appelle une fois sur deux son frère, l’artiste ne se bat pas contre cette apparition. Les paroles sont plus claires et on peut y lire un aveu de faiblesse, une grande fatigue, une lassitude viscérale qui empêchera le narrateur de se battre. Si la lenteur persiste, le morceau est plus sombre et confus.

Vient Parsifal, boucle de guitares aériennes ponctuées d’une batterie discrète. La voix s’élance en falsetto, posant des questions sans réponse : « Time heals all, but what is time? ». Le temps, sa définition et ses effets, ont jusqu’ici été très présents dans les paroles. Un thème qui fait écho à la musique de l’artiste, comme suspendue, fragile, hésitante et assumée à la fois.

Le morceau le plus long de cet album, Craven’s Dawn, commence par un très long couplet. Les images multiples se superposent, la mélodie s’enrichit progressivement, et laisse place sans transition à un refrain lumineux et puissant. Chaque élément de ce morceau est répétitif, et pourtant, tout semble progresser, s’élever, sans que l’on sache dans quelle direction. Aussi lent que ses prédécesseurs, Craven’s Dawn est bien plus contemplatif, plus ouvert, et le minimalisme apparent de sa composition ne pose aucune limite au ressenti de l’auditeur. « But looking to aurora / I’m already lost ».

Pessimiste malgré les hauteurs sur lesquelles il lance sa voix, Toby Driver livre dans cet album aussi dense qu’aérien ses doutes, ses errances, ses visions et ses combats perdus d’avance. Mélangés dans une musique qui ne laisse rien voir de ces faiblesses, Madonnawhore est un album dans lequel tout est en suspens. Les instruments ne se répondent pas, ils vont, fuyants, dans des directions différentes. La voix, refusant de tenir les rênes, les suit autant que possible, les rappelant parfois auprès d’elle. Tout naturellement, Madonnawhore s’achève comme il a commencé, comme ça, sans prévenir.

Questionnant le temps au point d’insérer cet album de force dans son cycle sans fin, Toby Driver semble tout faire pour l’arrêter et propose un album autant qu’un gouffre. On y glisse comme on glisserait dans un temps différent dans lequel rien ne bouge, où le passé se fond dans le présent, niant le futur, ses possibilités et ses condamnations.

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O.M.

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