[Chrönique] Ulver – The Assassination of Julius Caesar – 2017

House of Mythology 

Experimental / Synthpop

Norvège

CD / vinyle / numérique

Liant la tradition à l’avant-garde, c’est avec deux albums aux sonorités propres au black metal le plus authentique et un album de folk que les musiciens d’Ulver ont posé les bases de leur œuvre. Depuis, ils n’ont cessé de renouveler leurs influences et les registres dans lesquels ils se sont aventurés. La rupture amorcée par l’album Themes From William Blake’s The Marriage of Heaven and Hell, présentant de nouveaux instruments, de nouvelles textures et différents schémas de composition, marquait le refus de l’acquis, du confort d’évoluer dans un registre aux bases solides, délimitées et en un sens, réductrices, donnant ainsi au groupe l’impulsion nécessaire pour s’aventurer dans des registres différents, ce qu’il n’a cessé de faire depuis 1998. De l’électronique dépouillée, presque trip-hop de Perdition City à l’hymne sublime qu’est Shadows of the Sun, orné ici et là de violons, de thérémine et de chants religieux, jusqu’aux compositions un peu cliché du rock progressif de Wars of the Roses, Ulver ne donne jamais l’impression de se chercher ou de se perdre. Il semble plutôt que les musiciens, dans une dynamique commune de maturation et de remise en question de points de vue dépourvus de nuances, questionnent, abordent des thématiques variées bien que récurrentes, et les mettent en musique avec une sensibilité qui évolue avec le temps. Qu’un album d’Ulver soit plutôt expérimental et bruitiste, plutôt trip-hop, rock ou disco, la maîtrise est la même, la beauté des paroles aussi. La cohérence de ce groupe implique cette variété de registres, qu’il dépasse à chaque fois en les faisant siens.

Le phénomène principal que nous pouvons observer est un apaisement général. Le refus violent et catégorique des débuts du groupe devient une source d’interrogations et d’images multiples, les inspirations traversent les frontières et les langues, apportant chacune une fraîcheur, une piste à suivre et à approfondir. Arthur Rimbaud ou William Blake, mysticisme chrétien ou paganisme sacrificiel, ces auteurs et ces thèmes ont apporté à Ulver, comme des particules limoneuses, des éléments riches à un univers en germination, que les artistes sélectionnent et nous offrent à chaque album.

S’ils ne se sont jamais perdus, ils ne perdent jamais leurs auditeurs non plus en indiquant franchement dans quel univers ils vont se trouver, avec l’aide d’illustrations et de titres évocateurs. Illustré par L’enlèvement de Perséphone du sculpteur italien Bernini, The Assassination of Julius Caesar n’échappe pas à la règle. Le premier morceau se déroule lors de l’incendie de Rome en l’an 64, incendie que certains historiens considèrent comme un crime délibéré de l’Empereur Néron, théorie appuyée par les paroles. « Nero lights up the night / 18th to 19th of July, AD 64 ». Si l’on raconte qu’il jouait de la lyre en contemplant l’embrasement de la ville, il accusa les chrétiens pour sa défense. On retrouve ici un sujet cher à Kristoffer Rygg, les abus et l’ivresse du pouvoir. Mais si le contexte et le sujet étaient à peu près donnés à l’avance, ce morceau surprend dès la première seconde par sa boucle de batterie agressive et entraînante, par les instruments et le chant qui se greffent dessus, formant un ensemble jonglant entre la répétition industrielle et les envolées lyriques chères à la pop. Ces sonorités avaient été plus ou moins explorées dans l’album ATGCLVLSSCAP (notamment avec le morceau Cromagnosis), mais elles semblent maintenant plus franches, ancrées dans un univers plus précis qui laissera peut-être de marbre les fans de la première heure.

La rythmique entraînante et répétitive des premiers morceaux rappelle Perdition City, mais là où cet album était la « bande-son d’un film intérieur », avec le minimalisme nécessaire pour laisser place à l’interprétation de chacun, The Assassination of Julius Caesar est la bande-son de l’Histoire, et la franchise de la musique renforce cette volonté. Ulver se la réapproprie en partie, mêlant à l’authenticité des faits une lecture personnelle. Rolling Stone et So Falls the World nous font part de la mythologie de Rome, comme condamnée d’avance à une violence inouïe, à la succession de dirigeants tyranniques, à son effondrement. Dans Rolling Stone, des choeurs féminins rappelant ceux de Division Bell de Pink Floyd viennent supporter la voix de Rygg. Les synthétiseurs prennent le rôle princpal, étant à la base de la mélodie. Dans le suivant, la narration est plus franche, l’ambiance plus sombre, accompagnant des paroles fatalistes : « Tragedies repeat themselves / In a perfect circle ». La fin du morceau, boucle d’environ deux minutes d’une électronique à la fois grasse et acide, laisse penser que les concerts ont une importance particulière pour son interprétation, ce que les visuels à la Kraftwerk confirment. Cette outro introduit le morceau suivant, Southern Gothic (titre qui fait écho à Norwegian Gothic de Wars of the Roses) dont les instruments et la voix sont encore plus marqués par la pop, la musique électronique, ainsi que par la musique et l’esthétique des années 80-90, un rêve américain fluorescent à la Nicolas Winding Refn, un thème poursuivi dans l’EP suivant, Sic Transit Gloria Mundi.

Vient Angelus Novus, morceau qui marque une accalmie après cette longue montée en puissance. Plus intensives qu’évocatrices, les paroles sont aussi plus crues, la critique plus franche, la dimension plus épique. La suite de l’album poursuit la réconciliation avec le christianisme entamée avec Blood Inside, album pour lequel Rygg prit John Paul 2 comme nom d’artiste. Il fait référence à l’attentat dont le pape fut victime dans Transverberation, avant de lancer sa voix nimbée de reverb pour chanter la gloire des « filles de l’Église », les saintes Thérèse d’Avila et Thérèse de Lisieux.

La trame narrative des paroles est rompue avec le morceau 1969 mais les instruments poursuivent les ambiances entendues plus tôt. La critique de la répétition de l’Histoire devient une démonstration de sa répétition. La clôture de cet album, Coming Home, poursuit cette volonté et la transforme encore : les drames de la Rome antique deviennent les reflets de ceux de la vie du narrateur, ses réflexions sur les fautes des autres se changent en un questionnement personnel, et la fatalité du destin de l’empire romain se révèle être celui du monde présent.

Bien que cet album s’achève avec des questions sans réponse, il nous apporte de nombreux éclairages pour en décortiquer le contenu. L’outro est longue et ne répond pas aux critères d’un registre bien défini, rappelant la volonté du groupe d’expérimenter et de pousser les limites des genres musicaux dans lesquels il se risque. La maturité à laquelle le narrateur aspire, marquée par le détachement et la faculté de pardonner, semble lointaine, inaccessible. Pour Ulver, cette recherche s’illustre par des sonorités généreuses, des paroles mêlant questions et certitudes, si sincères qu’elles seront mièvres pour certains. L’EP qui suit cet album reprend tout ce que The Assassination of Julius Caesar a semé, l’affine et le concentre.

Voir des groupes se renouveler à chaque sortie sans tomber dans l’esquisse ou la caricature et conserver une identité propre est fascinant, et Ulver est l’un des exemples les plus remarquables de cette volonté de se renouveller. Le groupe, formé en 1993, marque ici un de ses albums les plus aboutis, et nous ne pouvons qu’espérer que ses œuvres futures le soient également.

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O.M.

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