[Entretien] Abscheu.

 

Abscheu est un projet confidentiel évoluant dans les contrées peu confortables de l’industriel et du power electronics. Son premier album Breviary Of Chaos ne nous avait pas laissé indifférent, loin de là ! Il était temps de mieux cerner ce projet prometteur…

L.G. : Vous avez choisi le mot allemand “Abscheucomme nom de baptême de votre projet, pourquoi avoir opté pour ce mot plus qu’un autre ?

Abscheu : Je cherchais quelque chose qui exprime de manière explicite toute la nécessité qui a donné vie au projet : une aversion profonde envers l’être, son organisation sociétale, son hypocrisie, sa vanité, sa lâcheté, sa médiocrité. Dégoût, aversion : le nom était une évidence. Concernant le choix de l’allemand, le terme sonnait mieux pour moi, comme cela, que son équivalent français ou anglais.

L.G. :  Vous avez sorti votre premier album l’année dernière (en 2016). Sa gestation a-t-elle été longue ? Dans le même genre d’idée, à quand remonte la nécessité de donner vie à Abscheu ?

Abscheu : La gestation chez moi ressemble à une accumulation de ressentis et de réflexions. Cela peut durer des années. Dans mon cas, on parle de près de 10 ans d’empilement de déceptions devant le constat lucide de la vie surestimée, du destin pessimiste. Arrive un stade de l’accumulation où la prise de parole devient nécessaire, même en état de fatalisme absolu. Ça en devient intellectuellement vital. Abscheu, c’est la parole objective d’un homme non massifié. Ni apitoiement, ni cri, ni pleurnicherie : on parle ici de jugement rendu, de condamnation froide et justifiée. L’album lui-même m’a pris moins d’un an. Il a fallu gérer le sentiment d’urgence inhérent à la nécessité, s’opposant à ma nature très structurée. C’est une oeuvre qui au final est très pensée, pour laquelle j’ai dû acquérir une maîtrise du son, et développer une pratique. Je me suis astreint à conserver une discipline et une auto-critique tout au long du développement, pour arriver à un résultat qui me satisfait.

L.G. :  Cette première production s’intitule Breviary Of Chaos ce qui constitue une référence explicite à l’ouvrage Bréviaire du chaos d’Albert Caraco. Y a-t-il d’autres auteurs qui vous influencent, ou qui vous servent de référence dans votre processus créatif ?

Abscheu : C’est plus qu’une simple référence. L’intégralité des paroles de l’album sont issues du Bréviaire, traduites en anglais, puis réagencées pour coller au format des morceaux. Caraco est un monstre qui a anéanti bon nombre de mes lectures antérieures, comme celle de Cioran par exemple. Son acuité est prodigieuse, et ses imprécations d’une rare justesse, pour peu qu’on sache enjamber la crânerie parfois agaçante de son ostracisme voulu. Le Bréviaire, en particulier, contient des passages d’une rare densité objective qui parviennent à mettre des mots justes sur bon nombre de mes ressentis. Caraco reste de loin l’influence littéraire majeure de mon travail pour Abscheu. La vie et la mort qu’il a choisies, loin de la posture salonarde, y jouent pour beaucoup : voilà un homme qui ne trichait pas. En ce qui concerne mes autres influences, il pourrait y avoir aussi Héraclite, et quelques auteurs chez qui je vais chercher l’essence du sordide : Bénier-Burckel, Jauffret, etc., mais ces influences restent très secondaires. Au-delà de la littérature, je nourris énormément mon processus à partir de violence collective environnante : actualité, vidéos, discours de haine, observation de la brutalité quotidienne, etc.

L.G. : Personnellement je perçois votre cassette comme une sorte de “reportage” de témoignage audio de l’agonie de l’Occident soumis à une sorte de reconfiguration délétère. Qu’en pensez-vous ?

Abscheu : Les samples utilisés pour l’album sont d’origines diverses : émeutes, tensions raciales, discours de guerre (Arkan), génocide rwandais, meurtre de rue, eugénisme, etc. Chaque sample, chaque mot, chaque morceau se veut la pièce d’un puzzle lucide. L’homme s’est hissé en haut de la chaîne alimentaire, et ayant conquis tous les territoires possibles, se cannibalise à présent que la surpopulation en fait un insecte grouillant. Ce qui est insupportable, c’est toute cette énergie du fallacieux, déployée partout pour justifier le sang sur les mains. Le plus méprisable étant certainement le prétexte religieux : invoquer un ordre supposé supérieur n’est rien d’autre que de la lâcheté. Je crois encore préférer un boucher sanguinaire qui assume ses actes pour ce qu’ils sont, à des cafards conceptualisant leurs égorgements. L’agonie, donc, n’est pas propre à l’Occident, même si ce dernier court droit à sa ruine, en perte qu’il est de la culture collective, du projet civilisationnel transcendant. L’affaiblissement : voilà la méprisable récolte de plus de 50 ans de consumérisme, de nihilisme tiède, de nivellement par le bas, de culpabilité judéo-chrétienne post-WWII. Nous vivons dans une société du renoncement et du déni ; voilà qui est plus confortable que d’instruire le changement du monde.

L.G. :  Il y a dans votre travail une recherche tournant autour du contrôle du bruit. Vous semblez chercher à le dompter tout en rendant compte de sa puissance évocatrice. Chez Abscheu n’y a-t-il pas quelque chose de l’ordre de la palpitation, de la convulsion, du tumulte séditieux ?

Abscheu : Mon objectif est de créer une masse sonore pleine, une certaine pesanteur, et surtout une intensité alignée sur la valeur imprécatoire du discours. Mes morceaux sont extrêmement structurés, il n’y a aucune place pour l’improvisation. Le son est soigneusement mixé : je tiens à ce que la musique reflète bien ce jugement froid et déterminé dont je parlais plus haut. Il s’agit donc ici plus d’une puissance fustigatrice que d’une puissance évocatrice.

L.G. : Comment êtes-vous venu à choisir un mode d’expression sonore aussi radical ?

Abscheu : Je n’ai aucune formation musicale. Cela élimine pas mal de possibilités. Mais au-delà de cette contrainte, le choix de la musique industrielle était une évidence. C’est un genre que je connais bien, pour l’écouter depuis 20 ans, des origines jusqu’à ses diverses ramifications. J’ai un faible particulier pour le heavy electronics européen des années 90. C’est une branche qui a parfaitement su aligner la forme sur le fond, notamment dans la retranscription de la violence collective. Musicalement, mon influence se situe clairement là. J’assume de m’inscrire dans l’héritage de groupes comme Genocide Organ ou Operation Cleansweep, sans pour autant jouer au vulgaire copycat, ou au fanboy de base. Je crois qu’il faut aussi jouer avec les codes du genre, se les approprier pour ensuite les tordre de façon personnelle.

L.G. : Ce premier album a été publié sur l’excellent label Unrest Productions. Comment êtes-vous entrés en contact l’un avec l’autre ?

Abscheu : Une fois l’album terminé, je me suis mis en quête d’identifier les labels susceptibles de collaborer. Je ne connais personne de cette scène, et ma capacité à sociabiliser est très relative, donc pas question pour moi de m’appuyer sur un quelconque réseau. J’ai donc principalement évalué la cohérence des catalogues, la régularité des sorties, etc. Une fois qu’on a éliminé les opportunistes, les catalogues disparates, les labels moribonds, les structures trop importantes pour un projet encore inconnu (ex : Tesco), il ne reste pas tant de possibilités que ça. Cela étant, Unrest était rapidement arrivé en tête de liste. Il y a une dynamique et une certaine cohérence chez ce label qui me plaît. J’ai contacté Martin par messagerie, lui ai envoyé les morceaux. Il a adoré, et m’a proposé de sortir l’album. Tout cela n’a pris que 48h.

L.G. : Abscheu est-il uniquement un projet “studio” ou envisagez-vous de vous produire sur scène ? Le cas échéant, avez-vous déjà réfléchi à la forme que cela pourrait prendre ?

Abscheu : Pour le moment, il s’agit d’un projet studio uniquement. Je vais moi-même très peu aux soirées / concerts, donc me produire sur scène n’est pas une priorité. Si cela devait se faire, il me faudrait effectivement réfléchir à une forme qui sorte des clichés et postures habituelles. Quelque chose d’aussi intense que ce qu’a pu faire Death Squad (Michael Nine) à la fin des années 90, par exemple.

L.G. : Breviary Of Chaos est visuellement froid et grisâtre, est-ce une esthétique que vous souhaitez conserver et allez-vous continuer à parer vos productions dans ce sens ? Aimeriez-vous travailler avec un artiste en particulier en ce qui concerne votre identité visuelle ? Est-ce que c’est un volet important selon vous à développer pour Abscheu ?

Abscheu : Pour Breviary, je n’avais aucune idée du visuel. J’ai donné carte blanche à Martin, qui a finalement proposé ce visuel d’une brigade anti-émeutes. Evidemment, mon propos est bien plus large, mais la pochette reste emblématique quant à la représentation du chaos. Pour le prochain album, j’ai ressenti la nécessité de reprendre le contrôle sur l’identité visuelle, pour être certain de délivrer une cohérence lisible, quelque chose de plus aligné sur ma détermination. J’ai à présent une idée très précise de ce que devra être une pochette d’Abscheu : minimaliste et explicite. Le noir et blanc sera plus contrasté, pour plus d’impact.

L.G. :  Quel futur pour Abscheu ? J’ai comme l’impression que quelque chose se trame…

Effectivement, le nouvel album est terminé. Unrest devrait le sortir d’ici l’été, si tout va bien. Un album entièrement focalisé sur le prétexte mortifère à caractère religieux… c’est plus direct et plus efficace que Breviary, si j’en crois les retours de Martin.

L.G. : En dehors d’Abscheu avez-vous d’autres projets musicaux que vous souhaiteriez partager avec nous ?

Je n’ai aucun autre projet en dehors d’Abscheu.

Abscheu : Facebook

Propos recueillis par L.G. entre mars et avril 2017.

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