[Entretien] Day Before Us

Depuis 2012 Day Before Us nous abreuve inlassablement d’œuvres toujours plus abouties, toujours plus fascinantes… On vous propose donc de faire plus amplement connaissance avec projet.

L.G. : Votre dernier album est sorti fin 2016 via Rage in Eden sous le titre de Nihil Interit, difficile de ne pas y voir un emprunt à cette célèbre phrase extraite des Métamorphoses d’Ovide : «Omnia Mutantur, Nihil Interit.» («Tout change, rien ne meurt.»). Qu’en est-il réellement ? Quelles sont les thématiques de cet album ? A-t-il un fil directeur ?

Philippe : Oui, tu vois juste, le titre de l’album est une référence explicite à cette locution latine que l’on attribue à Ovide. C’est toute la constellation d’images, de visions et de sublimes métamorphoses qui m’a séduite derrière cette expression, dévoilant des pans entiers des anciennes doctrines ésotériques, métaphysiques, (néo)platoniciennes sur la transmigration des âmes, l’immortalité, de métempsychose, d’entier détachement des contingences matérielles pour rejoindre «l’anima mundi». Les compositions sélectionnées pour l’album sont toutes façonnées ou du moins inspirées par cette poétique de l’ascension ou de la révélation vers de plus hautes régions spirituelles, d’où leur tonalité tragique, empreinte de douleur mais également de détachement, évoquant angoisse, espoir, sérénité et départ (dans le sens de voyage intérieur, descente au centre de l’âme). Nihil Interit est le noyau conceptuel de l’album, de là se met en place différentes thématiques proches de l’état d’esprit que je viens de décrire, en convoquant à la fois les paroles du philosophe Vladimir Soloviev, du peintre visionnaire et mystique Maximilian Voloshin… L’aile du soir, Zatvornik et Saint of Grief sont des titres qui renvoient à cette nécessité de transcendance comme témoignage d’une quête spirituelle.

L.G. :  Vous avez progressivement intégré de plus en plus de passages où se font entendre du chant ou des vocaux, par le biais de vos collaborations avec notamment Natalya Romashina, mais aussi Jessica Peace et Davide Riccio, et cela pour un résultat plus que probant. Pourquoi avoir fait ce choix alors que vos débuts ne leur laissaient pas autant de place ? Pouvez-vous nous présenter ces différents collaborateurs ?

Philippe : Cette progression est le fruit de mes diverses rencontres, mais je voulais également développer mon inclination pour la poésie lyrique, héroïque, romantique et élégiaque, l’usage de la voix narrée ou chantée m’était indispensable. J’envisage ce rapport musique / chant comme un exaltant et enivrant voyage mystique, plein de songes, de rêveries brumeuses, d’errances et d’évocations quasi « cinématographiques », de mouvements libres au cœur de l’existence. Je connaissais Davide Riccio depuis de longues années. Nous avions réalisé ensemble un film narratif et expérimental, Ungrund, inspiré de la mystique rhénane remise au goût du jour. Jessica Peace est une poète basée à Londres, spécialisée dans le spoken word et une artiste socialement engagée dans beaucoup de causes… L’idée de collaborer avec son projet de l’époque s’est fait naturellement, en résulte cet album qui est peut être le plus expérimental de Day Before Us avec une tendance «glitch ambient» aux contours singulièrement aériens et oniriques. Natalya Romashina m’a été présentée par un ami commun car je cherchais à approfondir le caractère lyrique, tragique et lumineux de ma musique. Elle est diplômée en chant lyrique. Après quelques enregistrements dont le titre Voyna Serdtsa que l’on retrouve sur Prélude à l’âme d’élégie, j’ai été littéralement subjugué. L’alchimie a été immédiate ce qui a grandement facilité cette collaboration.

L.G. : Il me semble que vous tenez particulièrement à produire une musique dotée d’une empreinte organique, est-ce une façon de construire une esthétique qui serait une réponse à une société qui tend à produire les hommes comme les objets : contrôlés, mis aux normes, et soumis aux codes du marché ?

Philippe : Oui ce lien organique que tu décris est de première importante, ça vaut dans nos relations aux autres comme dans notre rapport au monde, à l’art et à la spiritualité. J’attache beaucoup d’intérêt à la notion de «self-reliance» décrite par Ralph Emerson pour restaurer l’unité de l’homme avec lui-même, notamment dans l’exercice d’une contemplation inclusive et entretenue à l’égard de la nature et de ses manifestations. Cette idée de constance ou de continuité organique a été défendue par nombre de théosophes slaves tels que Nicolas Berdiaev lorsqu’il parle du sens spirituel, de l’attitude morale et personnalisée de l’homme envers la nature. L’idéologie moderne grossièrement matérialiste n’offre qu’un individualisme de masse, une collection ou une somme d’individus enténébrés dans leurs petits égoïsmes, leurs petites mesquineries et se contentant d’une satisfaction mécanique de leurs désirs. Il y a pour décrire ce désenchantement une très belle expression utilisée par Ernst Jünger lorsqu’il parle «d’abeilles de verre» et de la transformation des hommes en automates. Ce sentiment funèbre de perte d’organicité marque la culture contemporaine. L’art peut conserver son intégrité organique en renouant avec l’immédiat, une vision existentielle et un sens plus profond qui peut prendre la valeur d’une mission spirituelle. C’est adopter une forme de résistance intérieure et fondamentale contre à la fois l’intellectualisme abstrait (frivolité et excès de l’avant-garde) et contre le grégarisme vulgaire de la consommation de masse (représentée par une musique commerciale, superficielle et anti-organique).

L.G. : Votre musique dans ses moments les plus beaux fait comme jaillir du plus profond des âges des émotions aux antipodes de celles qui sont valorisées à notre époque. N’y a-t-il pas en elle un net refus du Spectacle, au profit d’une revalorisation du mythe comme puissance fondatrice du monde des hommes ?

Philippe : Merci pour ce beau compliment. Je partage votre observation. La mise en spectacle et ses instruments d’asservissement sur les consciences ont été longuement et superbement décrits par l’international situationniste de Debord. J’ajouterai juste qu’elle vise à masquer un manque de substance et encourage une destruction de la forme au profit de simulacres et de désirs illusoires. C’est un batifolage dans le vide et une perte dans les bas-fond de la bêtise. Plus grave encore elle concoure à un étouffement de la vie spirituelle et un rejet de la diversité, de la richesse existante en matière de sensibilité et de perception artistique. Sans être rivé à une vision passéiste je pense que les mythes (comme traditions créatrices) ont une fonction motrice, mobilisatrice et qu’ils irriguent tout art authentique. Ils sont bien vivants et actuels encourageant l’union de la sensibilité et de l’âme dans l’art, réhabilitant l’idée de communion, échappant à la léthargie consumériste.

Natalya : La voix du mythe est un proto-langage réunissant symboles, images et sensations. A travers les strates du temps, nous recevons l’appel des anciens dieux, de nos ancêtres et par leurs charmes nous aspirons à la connaissance des vérités cachées et de l’au-delà. Chaque composition du projet peut être comparée à un voyage fait d’errances initiatiques, celui d’une âme traversant des contrées, cheminant à travers les montagnes et les forêts ancestrales. Les mémoires de ce voyageur sont connectées aux éléments naturelles, aquatiques, au vent, à la neige…Une certaine philosophie immersive dans l’histoire s’empare de notes de musique réfléchies, recueillies évoquant la nostalgie avec des teintes vaporeuses, oniriques et spirituelles. La signification de tout acte ou processus créatif n’est pas une auto-représentation mais la narration et le partage d’une « histoire » à l’auditeur. Pour moi, la chose la plus précieuse est lorsque l’auditeur parvient à ressentir en lui même l’intention artistique et l’imaginaire qui l’accompagne. En découvrant l’essence et la profondeur inscrite dans une œuvre peut-être que l’auditeur parviendra à accéder à l’esprit et à la connaissance magique des anciens.

 

L.G. : Vos travaux sont parsemés de nombreuses références culturelles plus ou moins explicites. Elles esquissent, elles tracent à l’encre invisible un réseaux de références qui semblent illustrer une histoire secrète…Indéniablement, il y a une dimension mystique dans votre oeuvre, mais n’y a-t-il pas aussi une volonté de transmettre, de diffuser une culture – dans son acceptation la plus noble – à l’image de la paideia grecque, par exemple ?

Philippe : A la lumière de la paideia antique que tu présentes mais également des enseignements de Tolstoï, Guyau et de quelques autres je suis persuadé que l’art a cette vocation de transmettre les vérités les plus secrètes et mystérieuses de la vie mais également de rompre avec les voies de la division, du fractionnement, de l’isolement au profit du caractère organique et affectif de communauté. Il y a un réel désir de communiquer et d’accompagner ceux qui cherchent par l’expérience contemplative et musicale à s’interroger sur la tragédie humaine, le sens des larmes, l’infinitude, l’intangible…sans chercher à convaincre ou à embrigader. Un chant poétique, une tournure musicale doit pouvoir correspondre avec une vérité métaphysique, avec la fameuse « melancholia » dépeinte par l’ange ailé de Dürer.

L.G. :  Votre musique, entre ombre et lumière, «fondant les tons graves et aigus dans un commun accord, fait de toutes ces notes si variées un mélodieux concert.» pour citer le Songe de Scipion de Cicéron, souvent prend la forme d’un passage, d’une transition, où il s’accomplie une transmutation d’ordre métaphysique. Est-il important à vos yeux de redonner à la musique une dimension spirituelle ?

Philippe : C’est exact, du moins j’essaie à mon modeste niveau de traduire, de transmettre cette tension intérieure, de lutte spirituelle entre lumière et ténèbres, entre plénitude ontologique et tourments existentiels. Je suis animé d’un profond scepticisme mais il n’a rien de destructeur même si je suis dévasté par l’injustice, l’absurdité, l’infamie et le côté inique de l’existence qu’on cherche extérieurement à nous imposer au nom d’un idéal qui est celui de la masse sans qualité. Je pense que l’art et tout processus créatif ont quelque chose de puissant permettant de renouer avec le sacré, la réalité spirituelle, de s’affranchir du temporel, du compréhensible, du proche et du défini pour entrevoir le mystère. Très belle citation de Cicéron qui justifie de revenir aux profondeurs mêmes de la l’expressivité musicale, dans cette évocation du sens originaire, du passage mais aussi de catharsis, expérience exaltante dans et hors du temps.

Natalya : L’homme entretient toujours un dialogue entre la « lumière » et les « ténèbres ». Nous sommes impliqués dans une recherche spirituelle, et chacun de nos pas nous rapproche de « révélations » qui changent, enrichissent notre conscience et notre perception des éléments qui nous environnent. Durant ces révélations au caractère quasi divin, des horizon sonores s’offrent à nous et nous interpellent, tel un miracle. Ce dernier soulève une force inspiratrice par l’intermédiaire de laquelle les images de notre inconscient nous conduisent à entreprendre la création de textures sonores profondes.

L.G. : Vous avez débuté votre carrière par une collaboration, avec Nimh en l’occurrence, et plus tard avec 6&8 en 2013, depuis vous n’avez pas reproduit ce type d’exercice. Y’a-t-il d’autres artistes avec qui vous aimeriez travailler ?

Philippe : Cette collaboration avec Nimh a marqué une étape décisive dans la concrétisation de ce projet en matière d’édition. C’est d’ailleurs mon ami Giuseppe Verticchio (figure principale du projet Nimh) qui m’a encouragé à m’investir activement dans cette voie. L’album publié en compagnie du duo 6&8 (aujourd’hui dissout) a été une aventure plutôt inattendue mais tout à fait stimulante car travaillant plus étroitement avec des parties vocales et des traitements de sons électroniques. Auparavant ma recherche sonore était exclusivement basée sur l’usage de samples combinés à une pratique instrumentale et pianistique. Même si la dimension expérimentale est moins présente dans mes récentes productions ce travail a influencé ma manière d’appréhender et de faire coexister dans un même ensemble textures instrumentales et séquences vocales. Pour ce qui est des collaborations, dans sa configuration actuelle le projet endosse aujourd’hui la forme de duo avec la présence de Natalya Romashina. D’autre part je n’exclue pas l’idée d’amorcer de nouvelles collaborations, notamment dans le domaine interdisciplinaire, avec des artistes plasticiens, visuels… j’ai fait quelques tentatives dans le passé (en l’occurrence avec Jana Brike, Giles Deacon…) que j’aimerais renouveler et approfondir à l’occasion.

L.G. : Que doit-on attendre de votre part en terme de sortie ? Quels sont vos futurs projets ?

Philippe : Je suis sur le point de publier quelques titres inédits pour diverses compilations à paraître avant l’été. Nous travaillons régulièrement sur de nouvelles compositions qui je l’espère aboutiront à un sixième album long. Lorsque le tout sera finalisé je pense démarcher dans un premier temps auprès de Twilight Records qui ont déjà publié le projet dans le passé. Avec la collaboratrice qui réalise les vidéos officielles du projet je souhaite également mettre sur pieds un film musical et narratif inspiré de la célèbre figure androgynique Seraphita du roman de Balzac. J’adore le côté rituel d’initiation angélique que colporte une partie de l’art romanesque et notamment ce texte de Seraphita. Pour le moment c’est encore au stade conceptuel mais si les conditions sont réunies il y a de fortes chances que le tournage débute cet été sur Paris. Concernant la musique de film je suis sur un projet italien qui donne dans le genre anticipation et science fiction métaphysique sur les dérives technologiques dans leur forme totalitaire, ça prendra un temps considérable pour que le tout voit le jour mais c’est une belle réalisation, donc ça vaut la peine de s’y investir.

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Propos recueillis par L.G. entre mars et avril 2017.

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