[Chrönique] Giles Corey – Giles Corey – Album – 2011/2015

Enemies List Home Recordings/Flenser Records

Shoegaze/folk

États-Unis

CDr/vinyle/numérique



Né en 1612, Giles Corey était un fermier prospère de Salem Village, ville située dans l’État du Massachusetts et désormais dénommée Danvers. Il fut l’une des victimes les plus célèbres des procès des sorcières de Salem après avoir été accusé de sorcellerie par des adolescentes. Ces jeunes filles l’ont visiblement accusé pour des intérêts financiers, des sources ayant révélé des rivalités entre leurs familles et celles dont Giles Corey et sa femme étaient proches. Décrit comme un vieil homme têtu, il refusa de plaider coupable pendant plusieurs mois et refusa le procès lui-même, préférant garder le silence. On ignore s’il craignait que ses biens soient confisqués ou s’il s’estimait condamné d’avance. Pour le punir d’être resté silencieux, on lui infligea une torture qui n’avait jamais été pratiquée dans cet État auparavant. Pendant trois jours, on l’écrasa avec des pierres accumulées sur une planche qui recouvrait son corps afin qu’il se confesse. La légende raconte qu’il ne prononça que deux mots pendant son supplice : « more weight », et qu’il les répéta jusqu’à ce qu’il expire le 19 septembre 1692. Sa femme fut pendue trois jours plus tard.

Le nom de cet homme fut choisi comme celui du projet solo de Dan Barrett, l’un des deux membres de Have A Nice Life. Prenant le parti d’incarner un Giles Corey réellement possédé, le musicien utilise l’histoire de cet homme comme un moyen d’exprimer des choses plus intimes, comme il l’a fait dans les deux albums de son duo.

Image issue du livret accompagnant l’album, écrit et illustré par Dan Barrett.

 

Le titre du premier morceau donne le ton. The Haunting Presence est à la fois un hymne contre la peine subie par Corey et l’aveu de ses multiples possessions. La boucle de piano qui l’amorce est peu à peu couverte par des voix hurlantes et inintelligibles, à l’image de la superposition progressive de poids sur le corps du narrateur. La tension monte lentement, soutenue par une boîte à rythme lourde et inquiétante. Les nombreuses répétitions de la phrase « I’m buried above the ground » indiquent que Giles Corey vit son supplice comme une absurdité viscérale et élémentaire, comme un affront contre la nature. Condamnant le reste de l’humanité, il condamne aussi l’existence du paradis et de l’enfer, lui qui entend et voit ce que deviennent les morts et le sort qui leur est réservé.

Le supplice mis en place, les pistes suivantes sont plus nostalgiques et plus douces dans leurs sonorités. Le narrateur est assuré de sa mort prochaine et se retourne sur son passé et ses proches. Les guitares sont minimalistes, aérées et chaleureuses, parfois dépourvues d’accompagnement. Cette alternance entre « depressive post-industrial doomgaze » et folk durera tout le long de l’album.

Comme avec Deathconsciousness, Dan Barrett se sert de la narration comme prétexte pour s’exprimer sans entraves. Si Giles Corey voit des choses invisibles au reste du monde, ce n’est pas lui qui sait mieux que les autres à quel point sa négativité est difficile à vivre pour son entourage. Mais le musicien n’a pas choisi son pseudonyme sans raison et c’est grâce à l’histoire de Giles Corey qu’il peut purger sa douleur avec toutes les métaphores qui s’y prêtent. Tuer Dieu pour combattre la dépression fut visiblement un échec. Il faut donc en faire autre chose, et la dépression est ici possession de l’âme et de plusieurs parties du corps du narrateur. Elle jaillit par hallucinations, elle le sépare du reste du monde malgré son combat.

« All around us hangs an air of darkest doom
And it flows out my lungs and slowly fills the room
I open up my heart and stick my fingers in
But you will never want what I have to give »

Comme à la fin de The Unnatural World, le narrateur condamne ses proches (et par extension ses auditeurs) en même temps qu’il condamne la vanité de ses efforts et de ses aveux, qui sont la raison d’être de sa musique.

Dan Barrett fait ensuite intervenir un long sample qui évoque des voix entendues en Scandinavie dans les années 30 et dont l’origine demeure inconnue. Il le met en musique avec les paroles suivantes et sa voix, modifiée, suraiguë, ressemble à ce que l’on imagine être la voix des esprits qui hanteraient notre monde. Le musicien se donne la parole, et sa voix répète ce que chantent les esprits qu’il incarne : « Maybe I’m just feeling crushed. »

I’m Going to Do It est le morceau qui a fait couler le plus d’encre du fait de son approche frontale du suicide. Proche de The Haunting Presence par sa structure, les paroles sont d’abord aériennes et imagées. Mais suivies de près par d’autres, annonçant le suicide ou la « suppression » prochaine du narrateur. « There is no self to kill / A city of gardens. » Ces paroles peuvent cependant être interprétées de deux façons : comme l’annonce d’un suicide pur et simple ou comme la suppression du moi, de l’ego. Cette deuxième option est renforcée par les dernières paroles, qui ne disent plus « je » mais « tu », comme notre conscience peut parfois s’adresser à nous quand l’autorité du surmoi déborde.

Les cris font place à la plainte, la plainte fait place à un changement d’ambiance radical. Le narrateur, après avoir tué son moi, est dans un état d’omniscience et le chante comme une comptine. Il entend une chorale d’anges et se plaint à Dieu, son unique secours à ce stade du supplice. Confronté à sa solitude, qu’il amplifie en repoussant l’amour que l’on peut ressentir pour lui, il se condamne à nouveau et s’interroge sur la possibilité d’un salut tout en la niant.

Image issue du livret accompagnant l’album, écrit et illustré par Dan Barrett.

C’est ensuite le morceau le plus progressif et le plus connu de l’album qui commence : No One Is Ever Going to Want Me. Son titre a permis à beaucoup d’individus de se plonger dans cette œuvre par la triste réalité qu’il décrit. Le narrateur fait maintenant son propre procès au nom d’un « nous » indéfini et crucifié, dont chaque élément porte sa croix. Le rapport au monde physique est à nouveau bouleversé : Giles Corey franchit un pont de soupirs et tombe à travers le sol. « It’s like a birth but it is in reverse / Never gets better, always gets worse ». Un clavier et une guitare acoustique difficilement audible soulignent la transition vers une partie plus lourde. Cette latence est longue et progresse très peu, mais se fait renverser brutalement par la colère, l’hystérie et l’injustice qui transpirent de cet album depuis son commencement. L’interprète crie pour et sur lui, pour et sur ceux qui l’écoutent.

Vient l’ultime prière et le testament du narrateur, dont la fierté et l’entêtement ont été écrasés avec son vieux corps. Il demande à ce qu’on l’enterre pour de vrai, et exprime l’épitaphe qu’il veut que l’on grave sur sa tombe : « How do I wake your sleeping heart?». La réalité fut bien différente pour lui et la véritable épitaphe de Giles Corey est aussi violente que le fut son supplice : « Pressed to death ».

Une guitare acoustique reprend la boucle de piano qui introduit l’album, et cette reprise, ainsi que celle de ses paroles, mettent en avant la forme circulaire de l’album et sa dimension cyclique. La progression est bien différente que celle de The Haunting Presence, elle est propulsée d’un coup par des imitations de cuivres qui rappellent les fanfares. Superposant les paroles du premier morceau, il rajoute et répète incessamment « I’m buried above the ground » et rappelle la réalité de sa possession.

Lire entre les lignes de cet album et ceux de Have A Nice Life permet de découvrir des interprétations multiples, les différentes émotions et contradictions que ressent et voit le narrateur. Un narrateur qui, avec Giles Corey comme dans les albums du duo, utilise une métaphore, un prétexte pour parler de choses qui touchent un grand nombre d’individus. Si cette musique ne plaît pas à tout le monde et si certains préfèrent détourner les yeux face à la tristesse immense que ses paroles contiennent, d’autres y plongent avec confiance, prenant dans cette œuvre sa force primitive et ses paroles brutales comme une catharsis. Dan Barrett a un talent de traducteur remarquable. Il donne à la souffrance des mots, des formes et des sonorités qui touchent les autres par leur poésie, leur franchise et leur simplicité. Le duo est déjà reconnu pour ses sonorités uniques, mais ses paroles le sont également et forment une œuvre à part entière.

Giles Corey : Bandcamp

The Flenser : Facebook

Enemies List Home Recordings : site

O.M.

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